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E-médiations Territoriales

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CLASSE CRÉATIVE

Simon Renoir (SM) 20200615

La « classe créative » comprend deux groupes de travailleurs : un noyau super créatif (scientifiques, ingénieurs, artistes, designers, architectes et intellectuels) qui produisent de nouvelles formes ; et des travailleurs qui sont créatifs dans la mesure où ils doivent résoudre des problèmes complexes et singuliers, des cas particuliers (médecins, avocats, juristes, experts, cadres et professions intellectuelles supérieures du secteur tertiaire).

Cette notion s'inscrit dans la filiation de nombreuses notions antérieures, en particulier celles de « travailleurs du savoir », de “société post-industrielle”, de “managers et professionnals”, “d’analystes symboliques” et surtout des « X Class » pour décrire une catégorie de travailleurs qui sont passionnés par leur activité et veulent être indépendants. En plus d’avoir un travail reposant sur la créativité, c’est-à-dire sur la capacité à résoudre des problèmes complexes ou à créer de nouvelles formes, les membres de la classe créative partagent trois valeurs principales : l’individualité, la méritocratie, et l’ouverture à la diversité. La classe créative regrouperait environ 30 % des travailleurs américains, d’où son importance stratégique dans les politiques d’attractivité territoriale. Prenant le contre-pied des théories dominantes (à l’époque) en économie régionale, cette approche défend l'idée qu’à l’heure de l’économie créative et numérique, ce n’est plus la présence d’entreprises et de filières industrielles sur un territoire qui crée de la croissance et attire la population, mais la présence d’un certain type de population, la classe créative, qui attire capitaux et entreprises, et engendre une dynamique de croissance.

Les choix de localisation des membres de la « classe créative », et non les choix de localisation des activités économiques seraient ainsi le principal moteur de la croissance économique régionale. Pour être compétitifs et attractifs, les territoires devraient donc mener en priorité des politiques d’attraction de la classe créative. Celles-ci consistent principalement à favoriser le mode de vie (lifestyle) urbain des membres de la classe créative en installant des aménagements et des équipements (parcs, espaces verts, pistes cyclables, fibre optique et connexion rapide au réseau, etc.) et à laisser se développer la vie culturelle locale (lieux culturels off, tiers-lieux, activités de rue et vie de quartiers, vie nocturne, bars et restaurants). Enfin, pour réellement devenir des centres créatifs, les territoires doivent combiner ce que Florida appelle les trois « T » du développement économique : le talent (former et attirer des « talents » créatifs), la technologie (assurer un environnement technologique de dernier cri) et la tolérance (la classe créative apprécierait les villes tolérantes, en particulier envers la communauté gay).

Malgré les critiques vives et abondantes qu’elle a suscitées dès son introduction, la notion de classe créative a beaucoup circulé dans les années 2000 et jusqu’au milieu des années 2010, en particulier parmi les décideurs politiques et économiques locaux. Parmi d’autres – car presque toutes les politiques locales de régénération urbaine menées aux Etats-Unis et en Europe depuis vingt ans comprennent un volet d’attraction de la classe créative –, des villes comme Memphis, Toronto, Miami ou Detroit, ont explicitement mis en œuvre ce type de politiques.

Les critiques portent sur plusieurs plans. En premier lieu, cette notion ne s’appuie pas sur une conception sociologique rigoureuse de la « classe ». Ce flou conduit à regrouper dans un ensemble supposé homogène de larges pans de la société américaine (30 % des travailleurs). Par exemple, la notion prête des valeurs et des modes de vie similaires à des artistes de spectacle vivant, des traders, des comptables, ou encore des pharmaciens. En deuxième lieu, le postulat selon lequel la classe créative attirerait les investissements et amorcerait la croissance n’est pas prouvé. En réalité, le lien de causalité entre les deux serait plutôt circulaire et cumulatif. En troisième lieu, l’idée selon laquelle l’attraction de la classe créative bénéficierait à l’ensemble du territoire repose sur l’argument du « trickle down effect » (ou théorie du ruissellement) selon lequel l’enrichissement des riches profite à tout le monde car l’argent circule et redescend vers les classes sociales moins aisées. La fausseté de cet argument a pourtant plusieurs fois été prouvée et les tenants de la “Classe Créative” ont eux-mêmes avoué l’échec de ce type de politiques à partir de 2013. En dernier lieu, une critique d’ordre plus général pointe les effets de gentrification provoqués par les politiques d’attraction de la « classe créative ».

La notion de classe créative a grandement influencé les politiques d’attractivité du territoire au cours des deux dernières décennies. Elle entretient des rapports avec la formation de territoires numériques dans la mesure où de nombreux territoires ont cherché à devenir les nouveaux Tech Hub en investissant dans les infrastructures technologiques et dans les secteurs du numérique et du web afin d’attirer la classe créative. Enfin, sur les plans discursif et idéologique, la notion de classe créative participe de ce que certains chercheurs en sciences de l’information et de la communication appellent le « paradigme créatif », apparu dans les années 2000 autour d’un foisonnement de discours faisant référence à la créativité et à ses multiples déclinaisons : villes et territoires créatifs, économie et industries créatives, travail et travailleurs créatifs, et donc classe créative. Ces discours sur la créativité permettent de faire le lien entre le projet de « société de l’information », à la suite duquel ils s’inscrivent, et les discours et projets actuels sur la « société numérique ».

5. Champs disciplinaires : économie régionale, urbanisme, sociologie des professions, sociologie de la consommation, sociologie culturelle.

6. Voir aussi : égalité territoriale, gentrification, marketing territorial, tiers-lieu ? ville globale ?

Florida, R. L. (2002). The rise of the creative class: and how it’s transforming work, leisure, community and everyday life. New York (N.Y.), Basic Books.

Tremblay, R., & Tremblay, D.-G. (Éd.). (2010). La classe créative selon Richard Florida: un paradigme urbain plausible ? Québec, Presses de l’Université du Québec.

classe_creative.txt · Dernière modification: 2021/06/30 17:22 de renan