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DISSUASION NUMERIQUE DANS LA GUERRE (Digital Intra-war Deterrence)

Jean-Max NOYER (022021)

Le continuum dissuasif dont le dispositif principal s’est actualisé et incarné après 1945 dans une machinerie de plus en plus sophistiquée fondée pour partie majeure sur l’évolution scientifique et technique et la persistance d’un refus du spasme nucléaire est à présent compliqué par la montée en puissance des infrastructures numériques à la fois cibles et moyens de conflictualités complexes.

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Bien que la fonction sémiotique des armes nucléaires en son horizon persiste, le continuum dissuasif se voit donc soumis à l’élargissement du spectre de ses mécanismes d’equilibration mais aussi au niveau tactico-opérationnel à des possibilités d’action, de déni de plus en plus variées et nombreuses. Ce que l’on a nommé pendant longtemps « l’intrawar deterrence » (la dissuasion dans la guerre) et donc une source de prolifération des systèmes d’armes, est à présent doublé d’un ensemble de capacités d’action au niveau même des infrastructures de commandement, de contrôle et d’analyses. D’un certain point de vue nous avons à faire à une « digital intrawar deterrence ».

Il y a un certain délire Leibnizien dans ces volontés-là. Délire qui ne s’exprime pas mieux que dans le rapport « Byting back » de la Rand Corporation Nord Américaine en 2007, sorte d’utopie concrète militaro-stratégique conceptualisant la prise de contrôle d’un territoire et d’une population à distance en utilisant des cyber-attaques au cœur même des infrastructures, des protocoles et des interfaces, utilisant des manœuvres de cyber-influence dans la noosphère, jouant sur les subjectivités et les narrations. Et ce d’autant plus que des nouvelles grammaires de la guerre sont à l’œuvre, et que les guerres irrégulières, guerres asymétriques dans le contexte du « digital folding » sont profondément affectées. Que signifient la faiblesse des forts et la force des faibles dans le cadre d’une géostratégie computationnelle à l’échelle planétaire, par exemple ? Que signifient la conquête de territoires et des populations, l’usage de la violence héritée ? Que peut bien signifier encore l’action prédatrice liée à l‘extractivisme ? La montée des réseaux, des interfaces, l’extension des agencements de bases de données, la transformation des intelligences collectives distribuées tout cela offre des conditions renouvelées pour mener des manœuvres dans les sphères de la noopolitik et des infrastructures. Entendons par noopolitique le fait que les stratèges ont dû repenser à la fin du XXème siècle la nature même de l’information, placée désormais au cœur de ce que la Rand Corporation définissait en 1999 comme le royaume d’un esprit global (global realm of the mind ), sapant les conditions des stratégies traditionnelles basées sur la realpolitik et le « hard power » matériel.

Le Big data* devient de plus en plus riche, hétérogène, les traces géo-sémantiques et relationnelles laissées par les acteurs tout le long de leurs pratiques sont toujours plus nombreuses et donc susceptibles de donner accès aux cultures anthropologiques, politiques de telle sorte que puissent être fabriquées des stratégies d’influence, des manœuvres au cœur même des moyens de pilotages sémiotiques de tel ou tel acteur. D’un certain point de vue, le Big data* couplé aux moyens du data mining, des diverses algorithimies ainsi que le développement de dispositifs réflexifs de la pensée stratégique, peuvent rendre plus aisé l’accès, autant que faire se peut, à ce qui définit « les conditions structurales de visibilités » et d’intelligibilités de tel ou tel acteur.

Dans le cadre du plissement numérique, les divers traitements statistico-sémantiques et cartographiques de corpus de narrations politico-stratégiques du monde, l’élaboration d’ontologies automatiques ou semi-automatiques peut favoriser les herméneutiques des dites cultures stratégiques en acte et ainsi rendre plus crédible la capture de la base du système dominant de l’Autre. C’est-à-dire sinon « prendre le commandement », en tous cas ouvrir l’espace des opérations quant à ses idées, ses images fondamentales, ses ressources sémiotiques, pour en fin de compte affaiblir ou influencer les modes d’intelligibilité de ses intelligences collectives.

Les mouvements tactico-opérationnels, au-delà des arts de la communication et des jeux entre les divers régimes sémiotiques, peuvent prendre de l’ampleur, et dans un contexte agonistique étendu, apprendre les manières de coder et de penser les systèmes de relations, apprendre à percevoir les « schismogenèses » en cours chez l’adversaire – autrement dit toutes les stratégies de compétition et d’indépendance ; d’assistance et de dépendance. Ces mouvements deviennent des aspects majeurs de la noosphère politico-militaro-stratégique. Le déploiement des analyses mémétiques (les comportements transmis par imitation) en appui sur les moyens algorithmiques puissants, au cœur de la palette herméneutique des stratèges, est ainsi l’indice de l’importance croissante de la noopolitik comme territoire d’affrontement.

Dans le plissement numérique qui ne cesse de s’étendre, l’extraordinaire volonté de contrôle continu de la réalité politico-stratégique trouve là un milieu particulièrement favorable et les big data participent pleinement de la légitimation par la puissance. Cette dernière s’autolégitimant comme semble le faire un système réglé sur l’optimisation de ses performances. Or c’est précisément ce contrôle sur le contexte que dit fournir l’alliance algorithmie/big data-open data. On peut dire que la performativité d’une stratégie s’accroît à proportion des informations dont elle dispose concernant son milieu associé et conflictuel. La sainte trinité Description-modélisation / Prédiction / Performation joue donc à pleine puissance, au niveau d’échelle près et à la traversée des territoires.

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dissuasion_numerique.txt · Dernière modification: 2021/03/12 11:27 de renan