ECONOMIE CONTRIBUTIVE
Vincent Puig, Anne Alombert 20200103
ECONOMIE CONTRIBUTIVE
L’économie contributive est une économie fondée sur la revalorisation des savoirs, pratiqués dans le cadre d’activités de travail et producteurs de valeur pratique ou anti-anthropique (producteurs d’anti-entropie c’est-à-dire d’organisation, de diversification et de renouvellement au niveau psychique et social ou anthropologique). L’objectif de l’économie contributive est de tirer parti du temps rendu disponible par l’automatisation de la production, pour mettre ce temps au service de la capacitation des habitants. Le but, à terme, est de créer une activité économique solvable, soutenable et désirable, à travers la transformation progressive des activités d’emplois entropiques et prolétarisantes en activités de travail anti-anthropiques, contributives et capacitantes.
Le constat qui conduit à la proposition de l’économie contributive est le suivant : la plupart des emplois existants sont producteurs d’entropie aux niveaux thermodynamique (exploitation des énergies fossiles), biologique (destruction de la biodiversité et extinction des espèces) ou informationnel (destruction des savoirs par leur automatisation ou leur transformation en calcul ou en information). De plus, l'automatisation numérique (fondée sur les algorithmes, la nouvelle robotique et la data economy) engendre l’automatisation de nombreux emplois dans tous les secteurs d'activités (professions libérales, métiers manuels, fonctions de production, de conception ou même de décision). Cette automatisation fait de moins en moins appel à des opérateurs humains : la mise en concurrence des robots ou logiciels et des employés, qui risque ainsi de se développer engendrera à terme une pression sur les salaires, conduisant elle-même à une baisse de la demande sur les marchés (les employés n’auront plus les moyens de consommer les marchandises produites de manière automatisée). Le système de redistribution des gains de productivité sous forme de pouvoir d'achat matérialisé dans un salaire (issu de la taylorisation de la production) semble donc aujourd'hui remis en cause par l'automatisation généralisée.
Parallèlement, les gains de productivité rendus possibles par les automatismes libèrent du temps, qui ouvre lui-même la possibilité de nouveaux champs d'activité. C'est alors la question de la redistribution de ce temps disponible aux citoyens qui se pose, avec celle de son contenu, de son sens, et de sa valeur. En effet, le temps gagné par l’automatisation de la production pourrait être redistribué aux citoyens, et consacré à des activités de travail capacitantes et contributives, au cours desquelles sont inventés, pratiqués et partagés les savoirs nécessaires pour faire face aux défis écologiques, économiques et sociaux de l’Anthropocène. Contrairement aux activités d’emplois, les pratiques de savoirs (savoir-faire, savoir-vivre, savoirs théoriques) sont quant à elles productrices d’anti-anthropie dans la mesure où les savoirs produisent de l’organisation collective et de la solidarité, de la diversité technique, psychique et culturelle et participent ainsi à l’évolution dynamique et au renouvellement des sociétés. L’objectif de l’économie contributive est donc de tirer parti de l’automatisation en cours, pour faire en sorte que la technologie libère les individus des emplois entropiques et des tâches prolétarisantes, et renforce leurs capacités à lutter contre l’entropie (physique, biologique et informationnelle) en pratiquant collectivement les savoirs (techniques, sociaux, théoriques) locaux et singuliers qui enrichissent le territoire et la société et produisent ainsi une valeur pratique ou anti-anthropique.
Afin de concrétiser l’économie contributive, un revenu contributif demande à être expérimenté. Le revenu contributif a pour fonction de rémunérer les temps de capacitation des individus (au cours desquels ceux-ci partagent, pratiquent et produisent collectivement des savoirs). Ce revenu contributif constitue un droit, mais il est néanmoins conditionné à une participation des individus à l’activité économique locale : les individus ne pourront renouveler leur droit au revenu contributif qu’à condition de faire profiter la société et le territoire des capacités qu’ils ont développées lors de leurs périodes de capacitation, en partageant et en socialisant les savoirs acquis dans le cadre d’emplois contributifs intermittents. Autrement dit, le financement des activités de capacitation est conditionné par le retour du fruit de ces activités vers la société sous forme d’emplois, dans des projets labellisés contributifs par et pour le territoire. La mise en œuvre du revenu contributif suppose donc le développement d’institutions locales de labellisation, permettant la délibération et la décision collective autour de la valeur contributive, pratique ou anti-anthropique d’une activité. L’économie de la contribution n’exclut pas les autres manières de produire et d’échanger mais vise à orienter les choix d’investissement vers les activités productrices de savoirs, donc de valeur pratique ou anti-anthropique.
En effet, la valeur des savoirs est irréductible à la valeur d’usage comme à la valeur d’échange : elle n’augmente pas avec la rareté (contrairement à la valeur d’échange) et ne s’use pas avec le temps (contrairement à la valeur d’usage). Au contraire, la valeur d’un savoir augmente avec le temps, à mesure que ce savoir est transmis, partagé et pratiqué collectivement : les individus qui le pratique s’enrichissent ainsi mutuellement, en élargissant et en diversifiant leurs possibilités d’existence individuelle et collective et en améliorant la qualité de leur milieu et de leur quotidien. L’économie contributive repose donc sur une nouvelle conception de la valeur et implique l’invention de nouveaux indicateurs susceptibles de la mesurer.
Dans la mesure où la production d’anti-anthropie est toujours locale (les savoirs sont toujours produits et pratiqués localement), l’économie contributive ne peut se développer dans le cadre d’un modèle globalisé destructeur des singularités et des savoirs locaux, tel qu’il s’opère aujourd’hui à travers la plateformisation de l’économie. Elle doit s’amorcer à travers des expérimentations de recherche contributive territorialisées et réticulées, sachant cultiver les singularités aux échelles locales et échanger à l'échelle de la biosphère. Comme modèle macro-économique fondé sur des activités territoriales micro-économiques et méso-économiques, l’économie contributive se doit d’articuler les structures d’échanges micro-réticulaires (locaux) vers des structures d’échanges macro-réticulaires (internationaux). Les principes de l’économie contributive et les nouveaux indicateurs de valeur qu’elle propose auront notamment pour fonction de valoriser les activités de l’économie sociale et solidaire et du champ associatif (ancrées territorialement et co-construites avec les acteurs locaux pour répondre aux besoins des habitants), afin de faire que ces modèles alternatifs conduisent à une transformation plus générale des critères de valorisation à l’échelle macro-économique et d’éviter leur réappropriation par le capitalisme des plateformes.