TERRITOIRE : ETENDUE MATERIELLE
(RM&HH) 20191230
L’étendue matérielle est hétérogène. C’est la portion de surface terrestre co-extensive de l’aire de souveraineté́ et d’autorité́, qui est à la fois la condition de possibilité́ de son existence et le résultat institué d’un projet de vie collective. (cette étendue matérielle aménagée peut être transfrontalière)
L’étendue matérielle, concrète et hétérogène d’un territoire est une notion définie par les géographes. Mais du point de vue SIC, un territoire résulte d’un ajustement réciproque et permanent entre aire de souveraineté et étendue matérielle. Le pouvoir politique, économique ou religieux objective cette hétérogénéité matérielle territoriale en produisant un type spécifique de mediations qui relèvent de fonctions instrumentales d’ordre symbolique scientifique : cartes à l’échelle, relevés topographiques, recensements, statistiques, météorologie, recueil et analyses de données, enquêtes journalistiques, projets de recherche etc., données et documents de référence que l’on peut regrouper sous le terme d’Intelligence Territoriale. L'étendue matérielle devient “matière rationnalisée”.
Ce champ de connaissance, de médiation et d’action a des racines historiques très anciennes. Rappelons qu’historiquement et étymologiquement Statistique dérive d’Etat. Au cours de ce processus d’objectivation l’Etat (gouvernants et gouvernés) tend aussi à harmoniser ses systèmes de mesure, distance, poids, volume, temps, une métrique étatique se met en œuvre, une standardisation de la mesure des différences, c’est l’Etat gestionnaire. Instruments, médiations et aménagements ont alors une fonction instrumentale ou agentive, leur utilisation dépend de la finalité que les agents lui ont attribué : voir, connaître, se déplacer, repérer, comprendre, prendre une décision, mais aussi transformer, aménager etc. Les médiations, objets de representation de l’étendue matérielle dessinés, parlés, écrits, calculés visent aussi à actualiser une régulation et une uniformisation des us et coutumes, des pratiques, des objectifs collectifs, sur un mode symbolique et constituent des modèles référentiels : langues, programmes scolaires, plans quinquénaux, rapports d’Etat, distribution équitable de l’information en presse, radios, télévisions, sites web d’information locale, plateformes.
Gouvernants et gouvernés se transforment eux-mêmes par l’acquisition d’un savoir scientifique (une matière rationalisée), mais transforment également le monde grâce à ce savoir (une raison matérialisée). En effet, cette fonction instrumentale transformante de l’étendue matérielle est alors portée par l’ingéniérie d’Etat qui oeuvre aux aménagements et aux infrastructures selon une approche générique Top-Down et sa logique du branchement, depuis l’échelon stato-national ou stato-régional, selon son niveau de centralisation. C’est l’action directe de l’Etat sur les différents éléments du système urbain et de leurs interactions : voies de communication, production et acheminement d’énergie, d’eau, hubs pour les marchandises, réseaux d’information, services et plateformes numériques, dans lequel les éléments de contrôle, de production ou de développement, restent la plupart du temps dominants.
La médiation symbolique scientifique de cette étendue matérielle est aujourd’hui fortement impactée par la puissance des géants multinationaux du numérique, auprès desquels certains Etats, Collectivités Territoriales, Villes ou Entreprises délèguent encore trop facilement les instruments de cette production d’Intelligence Territoriale, comme par exemple la récolte et l’analyse des données, induisant un risque majeur de déconnexion avec leur aire d’autorité et/ou de perte de contrôle de leur aire de souveraineté. Notons que certains outils numériques déjà développés, comme le GPS, imposent à l’Europe une mise sous tutelle nord-américaine de tout un pan d’actions territoriales liées à la géolocalisation. Opportunément la mise en service en 2020 du système Galiléo, à maille plus fine, devrait permettre de reprendre la main sur ce champ de connaissance et d’actions.
Si la Révolution française avait exporté dans toute l’Europe l’apport scientifique de son système métrique, l’effort normatif national et international à mettre aujourd’hui en œuvre sur les techniques de médiations à fonctions instrumentales scientifiques et leurs cadres d’usage social, constitue un des points névralgique où se joue l’avenir d’une nouvelle forme de souveraineté collective partagée de nos territoires numériques*.