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INFODOMINANCE (guerre cognitive)

Jean Max Noyer 20200220

La notion regroupe l’ensemble des moyens technologiques permettant de connaître les forces adverses ainsi que leur environnement, afin de désorienter l’intelligence collective stratégique de l’Autre par collecte, acquisition, rétention, altération et propagation de données, tout en coordonnant simultanément ses propres forces. L’infodominance consiste alors à atteindre une supériorité en termes de savoir permettant d’accéder à une maîtrise du temps (instantanéité) et de l’espace (ubiquité) de l’Autre, afin de pouvoir projeter ses forces de manière ciblée, en tout lieu et à tout moment.

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Pour ce qui est des intelligences collectives stratégiques, les nouvelles écritures numériques, les formes plus ou moins complexes de data-mining, jusqu’à l’intelligence artificielle en cours de développement, tous les arts et savoirs de la pensée stratégique sont affectés. De ce point de vue, une partie de l’infodominance - elle-même élément de l’agencement “cyberguerre” visant les infrastructures - poursuit l’exploration des moyens de contrôle des dimensions politiques et anthropologiques des champs conflictuels et insurrectionnels, à partir des dispositifs communicationnels.

Ces dispositifs s’appuient sur les mémoires culturelles et politiques de l’espace numérique (principalement la strate Internet) ainsi que sur les gisements de savoirs distribués. En effet, la collecte d’informations sur les populations ne cesse de se renforcer : convergence des bases de données et des biopolitiques qui vont avec, capacités de relier données géographiques et de géolocalisation, données temporelles, données sémantiques et données comportementales élargies. Il s’agit alors de réinvestir la question de la guerre contre les populations en exploitant la noosphère numérique et les intelligences collectives qui l’habitent, afin de renforcer et actualiser la compréhension des populations, ainsi que de leurs milieux de vie.

Le spectre des stratégies introduit des rapports différentiels nouveaux, à l’intérieur du “Full Spectrum of Conflicts“ - l’adaptation et l’articulation des différentes activités stratégiques : stabilisatrices, défensives et offensives, ainsi que l’utilisation crescendo de la force, selon les environnements de paix, de crise ou de guerre - en intégrant une obsolescence relative et sous certaines conditions, des moyens de gestion de la violence. Sous certaines conditions, c’est-à-dire sous des contraintes plus ou moins instables, de type anthropologique et économique, bloquant la montée vers les extrêmes de la violence et sous les effets encore de l’extension irréversible des dispositifs d’hypercontrôle, de performation sécuritaire et des nouvelles manières de “formater le monde” (« Shaping the World ») selon la grande transformation bio-anthropo-technique en cours et selon des modes de subjectivation inédits.

C’est ainsi que dans la longue histoire polémologique du monde, s’incarnent de façon renouvelée, les modes de capture des bases de tel ou tel système dominant, ce qui signifie de manière très simple « prendre le commandement de » ou avoir prise sur ses idées et ses images fondamentales, ses ressources, affaiblir les modes d’intelligibilité de ses intelligences collectives. Dit d’une autre manière, séparer le système adversaire des bases idéelles et matérielles dont il dépend et qui le fondent, de l’écologie de ses intelligences collectives. Ce qui signifie accéder, autant que faire se peut, à ce qui définit ses conditions structurales de visibilités et d’intelligibilités. Ce qui veut dire aussi apprendre à grimper à travers les niveaux de compréhension, de communication et d’action. C’est enfin étendre la compréhension que l’on peut avoir de la nature essentiellement performative de la stratégie au-delà des régimes sémiotiques traditionnels, à l’ensemble des actants impliqués dans la Stratégie, à leurs grammaires et leurs combinatoires.

Ces caractéristiques dures de la cyberguerre* ne la coupent pas, bien au contraire, des mouvements et des manœuvres stratégiques non militaires, en particulier ceux qui naissent au sein de l’information et de la culture. La complexité relationnelle, processuelle, topologique du monde actuel, les interdépendances, la diversité des acteurs et la co-détermination des enjeux – bien que les puissances et intérêts soient fortement asymétriques – rendent nécessaire le tissage de beaucoup de narrations et de normativités pour donner consistance à l’ensemble de ces moyens.

Une telle évolution favorise dans un premier temps, l’émergence de nouveaux types d’États qui accordent un rôle de plus en plus central aux idées, aux valeurs et à leur partage, qui privilégient l’exercice des forces non-militaires, et qui donnent une plus large place aux manœuvres stratégiques opérant dans l’univers des intelligences collectives et de l’esprit. Tout en ne cessant de développer la sémiotique des armes, tant au niveau de manœuvre stratégique et génétique des moyens, que de la capacité dissuasive générale. Les militaires savent depuis très longtemps d’où les énoncés politico-stratégiques tirent en grande partie leur force.

A présent qu’avec la strate « anthropologique » internet, internet des objets et des hybrides, la montée rapide d’un « peer competitor » (concurrent de même niveau) majeur et la naissance de puissances émergentes fortes, que l’unilatéralisme confortable est déconstruit et que l’extension des nécessités stratégiques se fait toujours plus grande, la Noopolitique tend à prendre tout son sens du côté des intelligences collectives constitutives des actants stratégiques. Ces intelligences collectives sont le milieu de ce que certains appellent la « neo-cortical war » et de ses représentations sociales, partout présentes au milieu de la cyberguerre. Elles convoquent des agencements humains et non-humains considérables et la machine de guerre appropriée par les États (pour ne parler que des actants classiques) se nourrit de ces intelligences collectives défaisant les frontières entre secteur public et privé. La civilianisation (hybridation des systèmes de production et d’innovation, public, privé ) de la machine de guerre de plus en plus hybrides entre en résonance avec la militarisation des industries civiles qui sont sur les fronts de recherche de l’innovation dans tous les secteurs : NBIC, Intelligence artificielle, Robotisation, Biologie synthétique, Nanoproteinique, Véhicules autonomes, Imprimante 3D/Fabrication additive, Énergies renouvelables etc.

Même si le commandement et l’usage de la force s’expriment à présent dans un appareil militaire plus souple, jusqu’à l’actuelle « Light FootPrint Strategy » ou stratégie de présence minimale (doctrine Obama en matière de défense), et une conception de la domination des territoires à distance et par contrôle des normes ainsi que par des manœuvres opérant dans la géoéconomie, ces tensions se manifestent déjà et continueront à se manifester pour les deux empires dans les difficultés à concevoir une articulation souple et ouverte entre les prérogatives impériales et les bio-techno-politiques de l’Empire qui fonctionnent à tous les niveaux de l’ordre social.

La cyberguerre* fait face à la « complexité du monde » et à la complexité polémologique. Elle navigue entre remplacement ou renoncement partiel du dispositif militaro-stratégique conçu à la fois comme agencement conflictuel, violent, des unilatéralismes, comme archaïsme et comme renforcement des écologies conflictuelles hétérogènes, ces dernières pleines autant de promesses destructives primitives que de formes de pacification sous ses formes complexes et violentes. Destinations policières de la Force, fractalisées, unilatérales ou partagées, biopolitiques où convergeraient fabrications (post-humaines) sous contrôle des hybrides humains-non-humains et ce pour définir de nouveaux états métastables dans un monde mulitipolaire. Elle se veut garante de la gouvernance dans un monde conflictuel tout en étant garante du maintien de la supériorité polemologique

Dans la cyberguerre* en acte, l’information monte au premier plan, au point de devenir un objet stratégique surdéterminant jusque dans le domaine qui définit les conditions de la production immanente de subjectivité. Ceci s’épanouissant dans ce qu’on appelle le « complexe militaro-médiatique » (ou « Military-Industrial Media Entertainement Network » tel que défini par James Der Derian en 2003). C’est la raison pour laquelle elle est un mixte très productif. À l’Échelle de l’Escalade comme modèle originaire normatif de la gestion des moyens de la violence dans le cadre de la dissuasion nucléaire a succédé donc le modèle du spectre global des conflits (Full Spectrum Of Conflicts). La cyberguerre et ses stratégies voisines permettent de s’inscrire dans la continuité renforcée de l’approche développée il y a un demi-siècle par Z. Brzezinski. Il s’agit de se donner les moyens de contrôler les conflits, quelles que soient leurs intensités et leurs formes d’expression, non seulement par la menace et les fonctions sémiotiques des armes nucléaires, mais par des capacités informationnelles, doctrinaires et opérationnelles. Ces outils flexibles et souples incluent la maîtrise des temps, les rapports de vitesse et de lenteur, les phénomènes de synchronisation, jusqu’aux temps intensifs des événements. Pour reprendre les termes de Machiavel, il importe de créer pour soi de la durée, afin d’en priver d’autant ses adversaires, et d’étendre aussi loin que possible les processus de synchronisation, jusqu’à vouloir viser une production contrôlée de subjectivité.

La cyberguerre et ses infrastructures, plateformes de commandement et de contrôle tentent de maîtriser un certain nombre de caractéristiques de ce champ de bataille actuel. On peut les énumérer comme suit : porosité ; dispersion ; profondeur ; furtivité ; miniaturisation du pouvoir de combat ; privatisation de la violence ; décentralisation ; précision. Il faut apprendre à faire face à des “opérations systémiques nodales et à la vulnérabilité des infrastructures qui ne manqueront pas de se produire dans divers domaines (physique, infrastructure, conceptuel). La grammaire de la guerre dans ces territoires a changé. La cyberguerre est aux avants postes de l’évolution des villes et elle est couplée de manière très forte à la compréhension de l’urbanisation, de ses écologies, de ses morphologies, relations internes et vulnérabilités. Comme l’exprime les réflexions les plus lucides du monde militaro-stratégique, comprendre la nouvelle connectivité (qui est une arme) des systèmes, qu’ils soient électroniques, urbains, basés sur les ressources ou informationnelles, détermine l’alphabétisation militaire à l’avenir.

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infodominance.txt · Dernière modification: 2021/03/15 12:44 de renan