TERRITOIRE : LIEUX D'INTERACTION SOCIALE
20191217 (RM & HH)
Lieux d’opérationnalisation des institutions dont l’autorité surplombante légitime est garante. Organisés en maillage ils règlent et régulent activités et routines quotidiennes d’un territoire : démarches administratives, procédures judiciaires, activités d’échanges, de commerce, vies culturelle et politique de la Cité etc. Ces lieux sont également l’enjeu de dynamiques collectives instituantes et transformantes.
Les lieux collectifs, publics, privés, associatifs, mutualisés, communs, sont des cadres matériels ou immatériels, institués ou instituants, d’interaction sociale : gouvernance (e-gouvernance* top-down) du territoire et reproduction de ses conditions de vie socio-économique, voire de leur transformation (e-démocratie* ou e-participation, bottom-up). Ces deux dynamiques génèrent des rapports de forces permanents, la seconde étant toujours susceptible et sous certaines conditions, d’agir de manière transformante à un large échelon territorial sur le cadre institué de l’Etat.
Ce sont traditionnellement des bâtiments construits dans lesquels des institutions reproduisent les corps institués de ce qui fait État ( -cratie). Ces “Établissements” publics d’Etat, à fonction commune (écoles, mairies, bureaux de poste, banques centrales etc.) sont des objets matériels qui génèrent des fonctions instrumentales agentives à portée générale, qui servent des finalités humaines pratiques (éducation, enregistrements des mariages, naissances, décès, cartes d’identité, visas, etc.) et instituent par leur existence, des usages et des pratiques relativement uniformisées par l’Etat et son aire d’autorité. De la même manière le bâti ecclésiastique était un lieu d’interaction sociale fonctionnel, qui reste jusqu’au début du XXème en Europe, l’institution de référence par excellence pour la santé et l’école. Ces lieux plus ou moins surcodés à fonction statut, plus ou moins homogènes sur l’étendue matérielle du territoire sont symboliquement garants de l’autorité de l’Etat par délégation plus ou moins directe : mairies, palais communaux, tribunaux, commissariats de police, postes frontières, écoles, hôpitaux, musées, monuments et patrimoine historique, parcs naturels, espaces publics etc. La mise en réseau ces lieux d’interaction sociale forment un Système Spatial plus ou moins centralisé, Top-Down, fonctionnant selon une logique du branchement en reproduisant indistinctement partout la même fonction agentive.
Notons que si l’Etat se territorialise en produisant de l’homogène via son maillage institutionnel (ses “État-blissements”), un tissu d’institutions légales, plus souples et ouvertes, cohabitent à ses côtés : associations, clubs, amicales, guildes, syndicats, mutuelles. Ces lieux transforment localement le territoire selon les visées et les intentionnalités collectives des sujets - gouvernés et gouvernants - en instituant, sur objectifs partagés, de nouvelles fonctions agentives mieux contextualisées. Ces institutions locales s’organisent généralement assez rapidement en réseau et forment également un maillage, un Système Spatial de partage d’expériences, plus ou moins acentré et plus ou moins étendu, que les plateformes numériques permettent de déployer efficacement à l’échelon global. Ces lieux d’interaction sociale fonctionnent selon une logique de l’articulation : ils ajustent leurs complémentarités, optimisent leurs spécificités et produisent grâce à cette articulation glocale des fonctions hétérogènes de mieux en mieux situées, au plus près du singulier, des besoins et des demandes* locaux (Nous proposons ici d’employer la notion de Situèmes* pour décrire ces fonctions agentives singulières situées). Ici, le collectif local est dans une dynamique instituante, il expérimente et préfigure, dans une dynamique bottom-up, certaines fonctions sociales que l’Etat et ses institutions légales viendra dans un deuxième temps tantôt conforter ou contrôler (il les reconnaîtra institutionnellement, au sens diplomatique), et assurer éventuellement leur montée en généralité, tantôt les interdire ou les étouffer.
Aujourd’hui deux dynamiques plus ou moins marquées selon les collectivités territoriales sont à l’oeuvre et fragilisent la fonctionnalité des lieux d’interaction sociale Top-Down : les coalitions de croissance et la plateformisation de l’Etat.
1/ Les coalitions de croissance* urbaines, poussent à la délégation de service public et encouragent les entreprises privées nationales, ou multinationales, à gérer matériellement ces cadres institutionnels ainsi que leurs fonctions servicielles. Si la portée symbolique du service est censé rester identique (le contenu), il n’en demeure pas moins que le cadre symbolique de leurs infrastructures se transforme profondément (le contenant). Leurs statuts n’étant plus directement surcodés par l’Etat, ils tendent à se déconnecter de l’aire d’autorité de la puissance publique. Par ailleurs, leur fonctions n’étant plus guidées par les missions de service public mais par la rentabilité, l’égalité d’accès et d’usage, comme le droit de réserve ou la confidentialité sont fragilisées et la confiance en elles s’amenuise. Cette dynamique a été conduite de manière assez radicale au Royaume-Unis, théorisée sous le terme de Big-Society.
2/ Guidée par une volonté de modernisation mais aussi d’économie des finances publiques, la plateformisation de l’Etat tend à dématérialiser les lieux et leurs institutions. La plateformisation, tout en restant parfaitement vectrice d’interactions sociales entre les sujets et l’Etat, déconnecte progressivement la fonction instrumentale de ce maillage de lieux matériels collectifs, pour la déplacer vers des terminaux individuels connectés (Internet Mobile). Si cette dématérialisation présente de nombreux aspects positifs en terme de simplification des démarches administratives, de gain de temps, de personnalisation des services pour les gouvernés et de gestion facilitée pour les gouvernants, il n’en demeure pas moins qu’elle peut induire un affaiblissement symbolique de l’autorité étatique et être vécue par l’usager comme une forme de désintermédiation, voire de désinstitutionnalisation. Cette absence peut entraîner une crise de confiance, bidirectionnelle, entre gouvernants et gouvernés. Vide tantôt comblé par une surveillance accrue, renforcée par des moyens de cyber-surveillance, tantôt occupé par de nouveaux systèmes spatiaux instituants, de démocratie directe et continue ou d’incitations participatives aux orientations locales de la vie publique.
Si les interactions sociales se sont majoritairement articulées aux communs matériels (gestion de l’eau, des forêts communales, des ressources halieutiques), aux établissements publics ou privés, cette matérialité située exerçait alors une force centripète sur les collectifs (point à masse), occasions de rassemblements, de rencontres et d’échanges. Une réflexion est aujourd’hui à mener entre gouvernants et gouvernés sur la puissance instituante, l’autorité et la confiance que peuvent générer les lieux d’interaction sociale dématérialisés que sont les plateformes, afin de pouvoir continuer à garantir certaines missions de service public, mais aussi une certaine forme de cohésion sociale.
En effet, le numérique opère selon des modalités point à point, directement entre l’Etat et le foyer ou l’individu, faisant courir un risque d’atomisation de la fonction sociale de ces lieux matériels (enseignement à distance, achats à distance, médecine à distance, prêche à distance, rencontres amoureuses à distance, livraison de repas à domicile etc.). Cela a un effet direct sur le lieu d’interaction (son effacement) mais également sur la nature de l’interaction, qui se voit réduite à sa stricte et sèche fonctionnalité. Toute dynamique de de-territorialisation d’une fonction instrumentale agentive devrait alors être compensée par une dynamique de reterritorialisation d’une autre. Ainsi le temps libéré par la plateformisation (e-administration, e-commerce, etc.) pourra être mis au service de nouvelles dynamiques instituées ou instituantes situées (Situèmes*), de nouvelles fonctions agentives reconnues et soutenues par l’Etat, articulées à de nouveaux lieux d’interaction sociale de confiance, de nouveaux espaces publics (“place-making”), qui garantissent égalité d’accès et d’usage, chargés symboliquement de sens et de valeurs largement partagées entre gouvernants et gouvernés.