(RM)
(6622)
Les fonctionnalités, le modèle physique de données et les algorithmes d’appariement d'une plateforme, orientent les conduites des utilisateurs, modèlent leurs interactions de manière à satisfaire un objectif, économique, politique, culturel ou scientifique à priori consensuel et préalablement fixé par ses concepteurs. En se construisant autour de fonctions d'usage massivement adoptées par les utilisateurs, une plateforme devient un espace de rencontre privilégié entre une offre de produit ou de service et des clients ou des usagers potentiels. Les fonctions de mise en relation de ces espaces numériques d'intermédiation accompagnent structurellement des dynamiques de production -nouvelles chaînes de valeurs- et de sociabilité -innovation sociale- sophistiquées entre humains et non humains. Régalienne, marchande (capitaliste, coopérativiste), non marchande, scientifique ou communale, elles font émerger de nouveaux usages, de nouveaux métiers et font monter en puissance certaines capacités collectives grâce à leurs économies d'échelle (fédérer, mobiliser, collaborer, coopérer, co-créer, co-évaluer, co-prescrire, voire interpeller des décideurs)
Deux sources étymologiques alimentent l’utilisation contemporaine de cette notion. La première relève du domaine des Arts & Métiers, la seconde du domaine politique. Issu du vieux français « Platte Fourme », le terme désigne au XVème siècle une disposition en surface plane servant de support à un bâtiment, une base, qui connote encore aujourd’hui l'horizontalité supposée pair à pair, à partir de laquelle les usagers construisent. Au XVIIème siècle, aux Etats-Unis, « Plateform » désigne la convention ou les règles de gouvernance établies entre entités religieuses, elle qualifie également l'ouverture des luttes électorales et le moment de déclaration d’un candidat. Pendant le XIXème siècle sa signification glissera progressivement jusqu'à désigner un programme politique. Une plateforme numérique puise aujourd’hui à ces deux sources étymologiques : elle est une superstructure technique qui repose sur un programme d’utilisation induisant des pratiques et dont l’usage est subordonné à un accord. Cette construction basée sur une structure signifiante déterminante (Basis) matérialise un discours qui lui préexiste. Cette raison matérialisée déploie, telle une seconde peau sur le territoire, son écosystème, un réseau d'inscription qui s'interpose entre la perception et la conscience individuelle. Une fois métabolisée par les utilisateurs, la plateforme remodèle leurs comportements, leurs conduites et parfois leurs conditions. Cette structure signifiante, alors incorporée comme déterminante d'un nouveau “discours commun”, s'hybride aux “structures élémentaires” du territoire et impacte son développement socio-économique.
Que son écosystème assure une intermédiation d'acteur à acteurs de même niveau (point à multipoints), ou entre acteurs de niveaux différents (masse à point / point à masse), la puissance et la pérennité d'une plateforme tient à l'élargissement de son territoire d'influence. D'une part parce que son actif (valeur marchande et/ou capital de confiance) est défini par la taille de la communauté de ses utilisateurs. D'autre part parce que la masse exponentielle de données récoltées lui permet d'affiner en continu ses algorithmes d'analyse et d’appariement par comparabilité et complémentarité. Cette matière sociale tracée et rationalisée renforce dans l'espace et dans la durée, le fondement de sa structure signifiante, les valeurs dont elle est porteuse et permet d'ajuster, d'adapter en temps réel son modèle d'affaire au contexte*. Les stratégies d'occupation territoriale des plateformes numériques obéissent à deux logiques, parfois opposées, parfois complémentaires : une “logique du branchement” - exogène, top down, centralisée et standard - où le global tend à subordonner le local, et une logique de l'articulation - endogène, bottom up, polycentrée et interopérable - où le local tend à se subordonner le global. Dans les deux cas les plateformes présentent une plasticité exceptionnelle et une capacité exponentielle à enjamber les frontières spatiales, politiques et culturelles des organisations territoriales, réussissant parfois à s'engouffrer dans certains vides juridiques. Dès lors les plateformes concurrencent ou complémentent les modalités organisationnelles existantes sur un territoire, les transforment à divers degrés en les subsumant et/ou en les subordonnant aux structures signifiantes de leurs modèles d'affaire. Dans certains cas, elles parviennent à désinstitutionnaliser les fondements de certaines structures de sociabilité économiques ou politiques existantes, et ce à échelle locale comme globale. Ainsi lors du déploiement d'une plateforme dans un territoire, des rapports de force réorientent la dynamique transformante de cette raison matérialisée qui s'affine dans la conjoncture et se précise par filtrages progressifs : jeu entre transparence et opacité (les outils d'information jouent un rôle essentiel), choix et adoptabilité par l'usager, régulations territoriales (à l'échelle des Villes ou des Etats), parfois clonage des fonctionnalités et refondation du modèle d'affaire à partir d'un discours qui tienne compte du contexte* ou des valeurs locales qui structurent l'écosystème dans lequel le modèle d'affaire s'insère.
Certaines plateformes numériques marchandes et culturelles atteignent aujourd'hui une position dominante à échelle mondiale (notamment nord américaines et chinoises). Particulièrement expansionnistes et prédatrices, elles tendent à brancher leurs modèles d'affaire et leurs écosystèmes sur des territoires aux contextes* très hétérogènes. Ces plateformes, très fortement centralisées de type “masse à point”, tissent selon des modalités différentes, des relations particulièrement ténues avec leurs institutions régaliennes, notamment du point de vue du partage des données récoltées trans-nationalement. Face au risque de fuite de données et de désinstitutionnalisations des structures socio-économiques et politiques locales, la question de la souveraineté numérique territoriale se pose pour les États à la fois en terme de capacité de régulation de ces plateformes dominantes, mais aussi et surtout, en terme de capacité à déployer leurs propres modèles d'affaire et à en structurer les écosystèmes numériques. Notons que face à ces monopoles, émergent aujourd'hui des plateformes dont les écosystèmes sont fortement décentralisés, interopérables et dont les modèles conceptuels de données normalisés permettent d'articuler comparativement et complémentairement à échelle globale, certains “traits” caractéristiques de modèles d'affaire ou d'écosystèmes numériques, de manière à accompagner structurellement des dynamiques locales bottom-up - notamment d'innovation sociale et/ou d'économie sociale et solidaire - qui présenteraient certains traits contextuels communs ou similaires avec d'autres territoires.