Simon RENOIR (20200610)
La notion de shrinking city désigne des villes « en déclin » (ou « ville en décroissance »), c’est-à-dire des villes qui connaissance ou ont connu une récession économique prolongée, modifiant profondément le tissu et le fonctionnement urbains, les services publics et les relations sociales au sein de la ville.
Les shrinking cities rassemblent généralement un ensemble de caractéristiques communes : perte d’emplois et de population, bâtiments et terrains abandonnés, forte vacance des propriétés foncières, dégradation progressive des services publics (diminution du nombre de lignes et de la fréquence dans le réseau de transport, de la fréquence et de la qualité du ramassage des ordures, de l’entretien des parcs et espaces verts, augmentation du temps moyen d’intervention de la police et des pompiers, etc.), réduction des recettes fiscales qui peut mener jusqu’à la faillite des gouvernements locaux.
Même si des villes en décroissance sont désormais présentes sur à peu près toutes les aires géographiques du globe, la grande majorité des shrinking cities se situent historiquement dans d’anciennes régions fortement industrialisées ayant connu une désindustrialisation prolongée depuis le milieu du 20e siècle. C’est le cas de la Rust Belt Nord-Américaine, de diverses régions du nord du Royaume-Uni, des bassins miniers et de la sidérurgie du Nord et Nord-Est de la France, du bassin de la Ruhr en Allemagne. A cela s’ajoute un grand nombre de villes de l’ancien bloc soviétique à l’Est de l’Europe qui ont perdu beaucoup de population et d’activité économique depuis la chute de l’URSS.
Les causes du déclin de ces villes sont multiples et peuvent parfois être conjoncturelles et singulières à un territoire spécifique. Néanmoins, des causes structurelles sont à l’œuvre et les shrinking cities doivent être appréhendées au croisement de processus globaux et de configurations locales, qui influencent tous deux leurs trajectoires. Les causes structurelles incluent la désindustrialisation, la suburbanisation, la division internationale du travail et les restructurations postfordistes qui leur sont liées, ou encore l’urbanisme d’austérité et les politiques de réduction des dépenses publiques (fermetures et mutualisations de services administratifs, par exemple pour des villes moyennes comme Châlons-en-Champagne).
Les shrinking cities regroupent donc un ensemble de villes hétérogènes qui ont en commun de se retrouver reléguées à la périphérie de la dynamique de la mondialisation des échanges et des villes globales. C’est pourquoi certains auteurs préfèrent parler de « périphérisation », notion qui permettrait de refléter le caractère relationnel et multi-scalaire des processus de décroissance urbaine, laquelle serait le résultat de relations asymétriques entre centres et périphéries et de relations de pouvoir inégales.
Différents types de politiques urbaines ont été envisagées et mises en œuvre afin – la plupart du temps – d’enrayer le déclin, et – parfois – de l’accepter. Les politiques traditionnelles de régénération ou de « renaissance » urbaine menées dans les années 1980 et 1990 à Baltimore ou Glasgow ont parfois été montrées en exemple de politiques d’« entrepreneurialisme urbain » capables de ramener la croissance. Elles s’appuient sur des politiques économiques locales visant à attirer investisseurs et entreprises (par des déductions fiscales notamment), sur des politiques de grands travaux d’équipements (stades, nouveaux réseau de transport, fibre optique, etc.) ou de centres commerciaux, sur la désindustrialisation et la patrimonialisation du bâti industriel, sur la mise en tourisme du centre-ville, notamment par la réfection des fronts d’eau, sur l’accueil de grands événements, ou encore sur un marketing territorial. Majoritairement adressées aux investisseurs, aux classes moyennes supérieures et aux touristes, elles sont critiquées dans la mesure où elles ont souvent accéléré la gentrification et accru les inégalités sur le territoire.
Plus récemment, de nouvelles initiatives émergent autour de la notion de « rightsizing » (ou de « décroissance planifiée »). Ces nouvelles politiques, plus horizontales et souvent fondées sur des démarches participatives, visent moins directement un objectif de retour de la croissance (même si cela reste un objectif secondaire), assument le déclin économique et démographique et cherchent à établir des modèles de développement déconnectés de la croissance. Ces politiques sont mises en œuvres notamment à Youngstown (Ohio) et dans une moindre mesure à Detroit (Michigan) où le plan d’occupation des sols prévoit la démolition d’un grand nombre de quartiers afin de libérer ces terrains pour des usages culturels, communautaires et environnementaux au service des habitants (espaces verts, parcs et jardins, forêts, étendues d’eau, fermes urbaines, pisciculture, élevage, maisons de quartiers, espaces artistiques, etc.). Sur le plan des infrastructures numériques, des initiatives locales sont représentatives de ces nouveaux projets alternatifs. A Detroit, des médiateurs numériques (digital stewards) installent des réseaux communautaires sans fil « MESH » à l’architecture ouverte et distribuée, notamment dans des quartiers où peu de résidents disposent d’un accès à Internet en raison des coûts d’installation et de mise en service des connexions. Dans une perspective de justice numérique (digital justice), ils contribuent à l’encapacitation et à l’engagement des citoyens dans le but de construire une société plus coopérative. Des applications permettant la géolocalisation des voyageurs ont également été proposées pour personnaliser et optimiser les itinéraires des bus et combler ainsi la réduction de l’offre.
La notion de ville en déclin (ou shrinking city) a longtemps véhiculé une stigmatisation de ces territoires qui se situent à la périphérie, voire en marge de la dynamique du capitalisme néolibéral et essaient de se réadapter aux nouvelles structures postfordistes. Au travers des récentes expérimentations, qui pourraient conduire à un projet politique alternatif avec une visée de transition écologique et sociale, c’est donc aussi le regard sur ces villes qui est amené à changer. De villes dépassées, elles pourraient devenir des villes où le futur s’invente.
1. Champs disciplinaires : géographie, urbanisme, sociologie urbaine, économie régionale, économie politique de la géographie.
2. Voir aussi : civic tech, égalité territoriale, gentrification, marketing territorial, ville globale.
3. Références :
Béal Vincent, Cary Paul, Fol Sylvie et Rousseau Max (2019), « Introduction. Les villes en décroissance à la croisée des chemins », Géographie, Economie et Société, 2019/1, vol. 21, p. 5-22.
Huguet François (2013), « Recoudre la ville avec du sans-fil : dispositifs d’encapacitations des publics et discours d’infrastructures participatives. Pour une ethnographie des réseaux sans fils communautaires : Detroit et les MESH networks », Actes des 3èmes journées doctorales sur la participation et la démocratie participative, Bordeaux, 22-23 novembre 2013.