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E-médiations Territoriales

spreadability

SPREADABILITY

Camille Golightly LLSETI (USMB)

  La spreadability est le processus de dispersion de morceaux significatifs de données narratives d’une fiction (ou franchise) à travers le paysage médiatique. La notion permet de décrire « comment les propriétés de l'environnement médiatique, des textes, des publics et des modèles commerciaux fonctionnent-ils ensemble pour permettre une circulation facile et généralisée de contenus mutuellement significatifs au sein d'une culture en réseau » (Jenkins, 2009). Comme pour la notion de drillability, cette dispersion médiatique du narratif provoque généralement une forte  adhésion de la communauté qui se prête au jeu de la navigation transmédia et donne à l’ensemble de la fiction une valeur supérieure à la somme de ses parties. Cette notion est empruntée à Henry Jenkins qui, dans le cadre des cultural studies américaines, se définit lui-même comme un Aca-fan, entendez un académicien qui intègre son rôle de fan à sa vision théorique.

  Dispersion narrative, circulation de contenus numériques et culture en réseau sont autant d’éléments qui ont fait l’alchimie heureuse de la série nordique SKAM (NR3, 2015-2017) créée par Julie Andem et initialement dédiée au seul territoire norvégien. Elle suit un groupe d’adolescents scolarisés à Oslo dans leurs coming of age tant personnels qu’universels, en abordant leurs doutes, passions et place dans la société.

LE DYNAMISME FORMEL COMME EXPÉRIENCE ESTHÉTIQUE

La spécificité de SKAM repose dans un premier temps sur sa forme narrative. Car si l’intrigue répond au schéma classique du teen (contenu jeunesse)1, elle se démarque auprès de la génération Z en épousant ses habitudes médiatiques. Parallèlement aux diffusions web, chaque personnage alimente quotidiennement son profil instagram, mimant ainsi le mouvement de la vie d’un jeune des années 2010. La narration construite sur le modèle du newsfeed2 autorise une certaine liberté dans la navigation de l’intrigue dont la consistance évolue selon la quantité et l’ordre des bribes d’histoires visitées.

De cet étalement médiatique naît un engagement passionné du fandom qui partage et confronte ses points de vue, analyses, attentes et anticipations sur le web. Pour ceux qui veulent prolonger l’expérience, un deuxième niveau de lecture est possible : ils peuvent interagir avec les personnages, liker leurs contenus et leur communiquer soutien et conseils.

Ces échanges jouent le rôle d’interférences constructives dans la dynamique narrative puisque la créatrice elle-même dit les intégrer dans son écriture pour répondre ou déjouer les attentes des spectateurs. Comme une pierre jetée dans l’eau calme d’un lac dont l’ondulation grandit à mesure qu’elle s’éloigne du centre de l’impact, chaque interaction qu’elle soit induite par l’autrice ou par l’audience, a un pouvoir potentiel d’interférence avec la fiction tout entière. Grâce à la communauté qu’elle crée autour d’elle, la série se tricote en même temps qu’elle s’auto-génère. Il y a quelque chose de la physique quantique dans cette dynamique où l'observateur est pourvu d’une influence mystérieuse et non prévisible sur l'objet observé. Selon Toni Pape, ces allers-retours dynamiques définissent la forme de la série comme une expérience esthétique plutôt que comme l’attribut d’un objet (2017).

Or, l’idée d’expérience est centrale à celle de territoire puisque inhérente à celle-ci. Le territoire, qu’il soit naturel ou politique, est un espace vécu par ceux qui se le sont approprié et l’habite (Larousse en ligne). Si à la fin des années 2000 le rapport ontologique entre vie et digital se cristallisait principalement autour de territoires parallèles tels que le monde de Second Life, dans le cas de SKAM il évolue en colonisant le réel déjà éprouvé par ses spectateurs.

DIFFUSION 7/24 SUR L’ENSEMBLE DU TERRITOIRE

Sa seconde spécificité, celle qui nous intéresse et qui n’est plus la spreadability comme expérience esthétique elle-même, mais qui découle de celle-ci, repose sur la forme de sa diffusion. La série n’a pas d’horaire fixe. Elle ne répond ni à une grille de programmation, ni à une mise en ligne unique et exhaustive. Tout au long de la semaine plusieurs fragments narratifs de cinq minutes environ sont mis en ligne à l’heure exacte à laquelle se déroule supposément l’action. Si les personnages interagissent à 23h05, l’épisode est diffusé à la même heure. Même quand l’auditoire sait qu’une fête se déroulera un vendredi soir à partir de 19h, impossible pour lui de savoir à quelle heure se produira l’événement qui fera avancer l’histoire. Il en va de même pour tous les jours et toutes les heures de la semaine. Cet effet de réel est renforcé par la mise en ligne en temps réel de SMS échangés entre les personnages et la colonisation de l’espace virtuel des réseaux sociaux décrit plus haut. Elle est potentiellement en diffusion 7/24.

Les protagonistes étant scolarisés, la plupart de leurs interactions se déroulent sur le chemin de l’école, à l’intercours, l’infirmerie, ou lors de soirées entre amis. Nous pouvons donc présumer qu’une grande partie du public adolescent interrompt ses activités pour regarder les épisodes sur ces mêmes segments spatio-temporels, y compris en classe. La courte durée des fragments narratifs est justement pensée pour s’insérer dans la vie et les déplacements des spectateurs. Le format a eu un tel succès en Norvège que certains enseignants ont dû intégrer la websérie dans leur programme scolaire afin de pouvoir s’adapter à l’émergence imprévisible de segments narratifs sur les heures de cours. La série se propage sur le territoire norvégien de façon aléatoire.

Ce ne sont plus alors les spectateurs qui s’immergent dans la fiction, mais la fiction qui infiltre le réel jusqu’à le perturber inévitablement. En fin de semaine toutefois, une compilation des fragments mis en ligne au cours de la semaine est diffusée sur la chaîne NRK3, ajoutant une nouvelle plateforme à l’étalement (spread) narratif. En analysant SKAM, on observe le pouvoir d’ubiquité d’une narration digitale en temps réel soumise à la spreadability ainsi que l’influence qu’elle a sur la façon d’interagir des spectateurs avec leur environnement.

Que ce récit digital infuse la réalité dans sa qualité spatio-temporelle permet de le considérer comme inhérent au territoire national norvégien. Il s’agit alors d’observer de quelle façon ces récits influencent-ils la façon dont les corps s’approprient, perçoivent et habitent ce territoire.

SPATIO-TEMPORALITÉ DES CORPS SOUMIS AU RÉCIT

Spreadability et drillability sont à la fois causes et conséquences du pouvoir d’ubiquité des fictions numériques. Le troc de la linéarité pour un développement multidimensionnel est permis par trois facteurs : la technologie, le comportement spectatoriel et la médiation du corps social.

La couverture internet s’étend et continue à gagner en performance avec l’apparition des antennes 5G, les téléphones intelligents peuplent les poches et la diversité des écrans balise les espaces domestiques et publics. À chaque situation son support : la tablette dans le métro, le téléphone intelligent sous la douche, l’ordinateur portable au bureau, la télévision dans la chambre. Où peut-être préférez-vous la tablette dans la douche le téléphone dans la chambre et la télévision dans votre espace de télétravail ?

Grâce à la technologie, toutes les habitudes de consommations sont possibles et c’est là le second facteur. Plusieurs sociologues observent un changement de comportement chez les spectateurs puisque nomades et pouvant disposer de leur temps de visionnement : heure et durée (Esquenazi 2009b; Jost 2011; Mittell 2006; Sepulchre 2011). S’est ainsi démocratisé le mode de visionnement du binge watching dans la dernière décennie. En se ré-appropriant le contrôle de la temporalité et en la rendant quasi imprévisible, la série contraint les individus et tourne les regards vers les écrans qui circulent sur le territoire en même temps que les corps.

Le troisième facteur correspond à la médiatisation de plus en plus marquée de la vie des spectateurs dont le rapport au monde devient aussi multiple que les plateformes qu’il fréquente. Le corps social ne se résume plus au seul territoire naturel ou national, il est multiple et habite les territoires médiatiques tout entiers. Or ce corps social est lui aussi doué d’un pouvoir d’ubiquité. On l’a vu, l’individu médiatique a son influence sur le territoire réel.

DU TERRITOIRE NORVÉGIEN AU TERRITOIRE MONDIAL : DYNAMISME DES FANS VS LOGIQUE ÉCONOMIQUE

La série est disponible en langue norvégienne uniquement mais son succès retentissant dans le paysage télévisuel mondial à créé une demande extraterritoriale forte. Les fans, dont la réactivité est toujours supérieure à la création tributaire de son cadre économique, ont pris l’initiative de traduire en quasi simultané les clips et messages et même demandé au diffuseur de créer des sous-titres officiels. Tout pour eux pouvait laisser croire à l’explosion des frontières norvégiennes et le voyage outremer de leur fierté nationale. La réception internationale aurait en effet pu être bonne si ce n’était de la résistance de la chaîne NRK qui non seulement refuse de traduire officiellement les épisodes, mais de surcroît, traque les traductions officieuses qui se propagent sur le web. La raison est économique puisque les licences des musiques utilisées dans la série n’ont pas, elles, leur passeport international.

En parallèle, cette même logique économique a tout de même capitalisé sur le succès potentiel de la série à l’international. Le concept a été vendu et plusieurs adaptations sont nées : Italie, France, Danemark, Allemagne, États-Unis.

Même si le numérique autorise un nouveau rapport entre récits, corps et le territoire, cette possibilité reste partiellement jugulée par la logique économique, qui en même temps qu’elle encourage et alimente la dynamique formelle des récits garde le contrôle sur les frontières.

CONCLUSION

Ce cas très précis de spreadability démontre qu’aujourd’hui, la vie même est médiatisée et que cette médiatisation passant inévitablement par le numérique, rebat la notion de frontières : celles entre espace domestique et espace public, fiction et réel, le numérique et corps, individus corps sociaux et physique.

spreadability.txt · Dernière modification: 2021/10/24 20:39 de renan