(VP AA 20200106) La recherche contributive désigne une démarche de recherche transdisciplinaire articulant recherche fondamentale et expérimentation territoriale et s’appuyant sur les potentialités contributives des technologies numériques. Elle repose sur une coopération étroite entre les chercheurs de différentes disciplines et les habitants du territoire (qui peuvent être des citoyens, des professionnels, des acteurs économiques, des associations, des représentants politiques) au sein d’ateliers de recherche et de capacitation. Au cours de ces processus, les habitants deviennent eux-même chercheurs et participent activement à la transformation de leur territoire, qui devient ainsi un territoire apprenant contributif, expérimentant de nouveaux modèles de transition.
La méthode de la « recherche contributive » a été préconisée en France dans le rapport Jules Ferry 3.0 publié par le Conseil National du Numérique, pour répondre au bouleversement épistémique et épistémologique engendré par la mutation numérique, qui transforme en profondeur les différents types de savoirs (qu’il s’agisse des nouveaux savoir-faire nécessaires face aux nouvelles technologies, des nouveaux savoir-vivre nécessaires pour habiter lesdites smart cities, ou des nouveaux savoirs théoriques nécessaires à l’époque des black boxes et de la numérisation des instruments scientifiques). Il s’agissait alors de repenser l’organisation des institutions de recherche et d’éducation, dans le but de permettre un transfert rapide des résultats de la recherche vers la société, sous forme d’innovations à la fois technologiques et sociales (juridiques, économiques, artistiques, scientifiques). Cette démarche doit permettre le développement d’une intelligence collective locale et savante du numérique et donner aux habitants la possibilité de devenir prescripteurs de nouveaux dispositifs technologiques utiles à la vie sociale et de nouveaux modèles de développement soutenables, solvables et désirables pour les territoires.
En effet, dans un contexte d’urgence écologique et de transformation industrielle, où les technologies numériques sont présentes partout et utilisées par tous sans que leurs effets anthropologiques n'aient jamais été systématiquement théorisés, il semble nécessaire de travailler sur deux plans à la fois : . compte tenu de l'ampleur des défis écologiques et de la mutation numérique, un effort de recherche fondamentale et d’élaboration théorique colossal semble nécessaire, pour parvenir à penser rationnellement ces transformations et à les instruire au sein de la communauté académique ; . compte tenu de l’urgence climatique et des dangers qu'une adaptation passive aux dispositifs numériques peut engendrer, il semble aussi indispensable d’agir sans délai, pour expérimenter des modèles de développement écologiquement soutenables et économiquement solvables, ainsi que des modèles d’appropriation raisonnée et délibérée des nouvelles technologies par les habitants.
C'est à cette double exigence (de recherche fondamentale sur le long terme et d’expérimentation sur le plus court terme) que vient répondre la méthode de la recherche contributive, qui engage la coopération de différentes disciplines sur des questions fondamentales, tout en pratiquant des travaux de terrain et d'expérimentation encadrés sur le territoire, avec les acteurs de la vie économique et publique locale et selon les principes de la recherche-action. La recherche-action suppose en effet d’impliquer dans le processus de recherche aussi bien les chercheurs que les acteurs participant à l’expérimentation : les habitants se nourrissent des travaux des chercheurs, et les chercheurs se nourrissent en retour des expériences et des savoirs des habitants. Il s’agit pour cela de faire sortir les savoirs académiques de leur enceinte institutionnelle, pour les confronter à des problèmes socio-techniques de terrain et afin de produire de nouveaux agencements fructueux entre différents types de savoirs, au service de la transformation sociale et technologique.
Ces agencements entre savoirs suppose de repenser les dispositifs de publication, en tirant parti des potentialités contributives du numérique, qui permettent des processus de transfert et d’échanges inédits entre les recherches académiques et les collectivités territoriales, leurs établissements d’enseignement, leurs entreprises, leurs commerces, leurs associations, leurs élus, leurs citoyens. Les technologies numériques rendent possible une publication progressive des travaux de recherche, et permette leur appropriation et leur enrichissement par les habitants, ainsi que leur critique et leur mise en débat publique. L'éditorialisation numérique de travaux scientifiques rend notamment possibles des pratiques d'annotation et de catégorisation contributive impensables avec l'édition papier, mais très prometteuses pour associer les habitants aux controverses et à la discussion argumentée, dans le champs scientifiques, artistiques, pratiques, politiques, économiques, écologiques, sociaux, technologqiues, etc.
Ces nouvelles formes d'éditorialisation contributive rendent aussi possible la mise en réseau du territoire apprenant avec d'autres territoires laboratoires à l’international, à travers la confrontation des hypothèses, le transfert des expériences et la diversification des modèles expérimentés, en fonction des spécificités et des singularités locales. Les « villes intelligentes » devraient alors être repensées, non pas comme numérisation et automatisation des infrastructures urbaines, mais comme appropriation de la transformation numérique des territoires par les habitants, à travers le développement de savoirs locaux et de dispositifs expérimentaux, réticulés au niveau international.