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TRAVAIL

(Vincent Puig, Anne Alombert 20200106)

Le travail désigne une activité par laquelle les individus transforment leurs environnements en fonction de leurs besoins : en travaillant, les individus s’organisent et coopèrent collectivement, formant ainsi des groupes de pairs. Une activité de travail implique la transmission, le partage et la pratique de savoirs (savoir-faire ou empiriques, savoir-vivre ou savoir sociaux, savoirs théoriques ou conceptuels), à travers lesquels les individus et les groupes prennent soin de leurs milieux techniques.

En travaillant, l’individu développe ses capacités, c’est-à-dire, ses possibilités d’existence singulières, qu’il ne peut exercer et actualiser qu’à partir du moment où il s’individue collectivement, c’est-à-dire, à partir du moment où il pratique et partage des savoirs avec d’autres individus. Les individus et les groupes se transforment ainsi, tout en participant aussi à la transformation des savoirs pratiqués, en faisant bifurquer les savoirs transmis vers de nouvelles directions, produisant ainsi de la différence et de la nouveauté. Le travail, qui suppose donc un processus de capacitation individuelle et collective, se distingue ainsi de l’emploi, qui repose sur la mise en œuvre contrôlée de compétences. En effet, dans la mesure où il implique l’effectuation de tâches ou l’application de procédures préalablement déterminées, l’emploi tend à enfermer l’employé dans des standards comportementaux préétablis auxquels il doit adapter sa conduite en fonction des impératifs de productivité, et qu’il peut difficilement faire évoluer. A l’inverse, les activités de travail, qui concernent aussi bien le programmeur informatique, le médecin, l’artiste ou les parents élevant leurs enfants, suppose évidemment l'acquisition de compétences (de routines et d'automatismes), mais surtout une capacité de création ou d'invention, c'est-à-dire, le pouvoir de désautomatiser les automatismes et de faire évoluer les savoirs.

Il en résulte que les compétences (standardisées et répétitives) mobilisées dans le cadre de l’emploi seront aisément automatisables, car elles reposent sur la répétition de tâches programmées qui pourront être formalisées et implémentées dans des mécanismes ou des algorithmes). Au contraire, les capacités (singulières et évolutives) mobilisées dans le cadre du travail pourront difficilement être automatisées, puisqu’elles supposent que l’individu puisse inventer, créer, produire de la nouveauté à travers la pratique singulière des savoirs transmis. Dans le contexte actuel, caractérisé par le développement des technologies numériques et de l’intelligence artificielle, on peut prévoir l’automatisation d’un nombre considérable d’emplois dans de nombreux secteurs d’activités indépendamment du domaine concerné : toute activité qui ne suppose pas la pratique d’un savoir et la production de nouveauté peut en droit se voir automatisée. Pour faire face à cette automatisation progressive des emplois, une économie solvable devra encourager la valorisation des activités de travail reposant sur l’inventivité et la créativité – tel est l’objectif de l’économie contributive, qui a pour but de revaloriser le travail et les savoirs sous toutes leurs formes, et de transformer progressivement les activités d’emplois en activités de travail.

Même si activités d’emploi et activités de travail sont souvent mêlées dans la réalité, il convient de les distinguer conceptuellement, comme les Grecs distinguaient ponos et ergon. Le ponos (qui correspond au tripalium latin) désigne un travail pénible dont le sens échappe à l’individu, qui ne l’effectue que parce qu’il y est forcé ou en vue d’obtenir autre chose, mais qui ne lui apporte rien en soi : au contraire, il l’aliène en le soumettant à des tâches automatiques et fatigantes, épuisant son énergie physique et psychique. L’ergon (qui correspond à l’opus latin) désigne au contraire le travail qui a une fin en soi, dans lequel l’individu investit son désir pour se réaliser dans le monde en produisant ouvrages et œuvres (techniques, artistiques, scientifiques, sociales) et transformant ainsi le chaos (khaos) en monde vivable et habitable (cosmos). Le travail doit donc être entendu au sens de l’ouvrage ou de l’oeuvre (work) et distingué du labeur (labour) dans la mesure où il ne constitue pas seulement une dépense de force ou d’énergie transformée en valeur d’échange, mais un investissement de l’individu ou du groupe producteur d’une valeur pratique, qui vaut en soi et par soi et enrichit les sociétés humaines. En effet, dans la mesure où elles permettent aux individus de se réaliser, de se relier collectivement et de prendre soin de leurs environnements en pratiquant des savoirs, les activités de travail augmentent les capacités individuelles, renforce la solidarité collective et intergénérationnelle, et engendrent de la diversification et de la nouveauté dans la vie sociale et culturelle.

travail.txt · Dernière modification: 2020/01/13 14:38 de renan